Voici le troisiĂšme chapitre de mon nouveau roman. Bonne lecture !
Je lâattends aÌ lâintersection des rues de Belleville et Julien-Lacroix, dans le vingtieÌme arrondissement de la Capitale. Entre le ciel et lâasphalte, des travailleurs aÌ la taÌche. Le plus jeune, poseÌ sur la creÌte dâun baÌtiment, maintient la corde accrocheÌe au coin dâun tableau noir. Sur la nacelle, son compagnon manĆuvre. Des deux, veÌtus en bleu de travail, câest le cadet qui mâinterpelle. Comme une impression de deÌjaÌ-vu. Sa teÌte ronde me rappelle lâadolescent que jâeÌtais dans le meÌme quartier ; gamin deÌsĆuvreÌ quâun peÌre ouvrier avait reÌussi aÌ traiÌner au chantier. Une journeÌe aÌ couler dans le jardin dâun motocycliste la dalle ouÌ reposeraient ses beÌcanes aÌ lâombre dâun cerisier. ApreÌs avoir deÌcaisseÌ, dameÌ et lisseÌ, jâai promis aÌ mon peÌre â si heureux dâinitier son fils au meÌtier â de revenir le seconder pour construire les murs du garage. Dieu seul sait ce quâil en a penseÌ. Si mon bobard lâa aideÌ aÌ se reposer. AÌ quoi bon se le rappeler ? Le mal est fait. En observant lâapprenti tirer sur la corde, je lis la phrase du trompe lâĆil de Ben : il faut se meÌfier des mots. Jeune homme, jâaurais valideÌ le conseil en accusant ces lettres quâon dresse entre les aÌmes. DeÌsormais, je les sais innocentes comme lâange soumis aÌ la volonteÌ de son CreÌateur.
Il sâarreÌte, descend mâouvrir la portieÌre avant de prendre place et demander ma destination. Je lui tends trois billets enveloppeÌs dans un papier ouÌ sont indiqueÌes des adresses.
Le voilaÌ. Pile aÌ lâheure.
â Allons au bout de cette somme. Je vous laisse choisir lâitineÌraire.
â Câest vous le patron.
â Je veux que nous traversions autant de ponts que possible. Il y en a trente-sept aÌ Paris. Je suis curieux de savoir combien nous en franchirons avant de terminer. Lâhabitacle est soigneÌ, le chauffeur parfumeÌ. Autour du levier de vitesse, un chapelet dâivoire et sa croix sculpteÌe ouÌ sommeille un enfant allongeÌ sur le coÌteÌ. Cinq perles au-dessus, un cheÌrubin veille sur le garçonnet.
â Vous souhaitez en voir un en premier ?
â Pas speÌcialement.
Je suis fatigueÌ de choisir.
En deÌmarrant, il ajuste son reÌtroviseur et descend la rue au son du clignotant quâaccompagne la voix dâune journaliste : « Lâindividu est dangereux et activement rechercheÌ. La police refuse pour lâinstant de reÌveÌler son identiteÌ, mais nous savons que cinq meurtres sont confirmeÌs. Les victimes ne se connais- saient pas entre elles, mais sont toutes lieÌes au suspect. »
â Quelle histoire ! Ils sont en boucle depuis ce matin. Vous en avez entendu parler ?
â Auriez-vous la gentillesse de couper le son ?
Virage aÌ droite, il sâengage sur le boulevard vers la Place du Colonel Fabien. Sa conduite prudente sâaccorde parfaitement aÌ la geÌne quâil tente de dissimuler. Las de prendre les devants pour satisfaire mes interlocuteurs, je lâattends. Trente secondes suffisent aÌ lui deÌlier la langue. Une eÌterniteÌ. Jâai besoin de vider mon sac. Je suis laÌ pour ça.
â Vous savez, notre balade risque de durer. Vous preÌfeÌrez garder le silence ou...
â Parlons.
â Bien ! Par ouÌ commencer ? Et vous, alors, câest quoi votre histoire ?
â Oui. Celle que vous racontez aux autres quand vous les rencontrez. Avec son intrigue, ses personnages, ses rebondissements.
â Mon histoire ?
â Eh bien, je nây avais jamais penseÌ en ces termes. Mon histoire... Par ouÌ commencer ?
â Le plus simplement du monde. Quelle est la question quâon pose aÌ un inconnu apreÌs lui avoir demandeÌ son nom ?
â Ce quâil fait dans la vie.
â VoilaÌ.
â JâeÌcris des livres.
âÇa fait longtemps que je nâai pas pris dâeÌcrivain. Le dernier, je ne me souviens plus de son nom, mais son odeur, ça oui !
â...
â Et quel genre de livres vous eÌcrivez ?
â Des portraits.
â Des portraits ? Comme des peintures ?
â On peut dire ça.
â Et vous en avez eÌcrit beaucoup ?
â Quelques-uns. Je termine le dernier.
â Quelquâun de ceÌleÌbre ?
Pas encore. Mais dâapreÌs le flash info, ça ne saurait tarder.
â PlutoÌt discret, au contraire.
â Il est dans votre sacoche ? Pas lâhomme invisible, hein !
ReÌagis aÌ la blague. Tu vas passer des heures en sa compagnie. Fais comme elle tâa appris.
â Il est bien trop muscleÌ... Oui, le manuscrit sây trouve.
â Et alors ? Vous eÌtes content du reÌsultat ?
â Plus ou moins. Je ne mâattendais pas aÌ cette fin.
â Ça se termine mal ?
â On dirait. Jâavais lâintention dâeÌcrire une biographie, me voilaÌ lâauteur dâune trageÌdie.